mercoledì, gennaio 18, 2017

 

En Irak, l’épopée d’un évêque et d’un groupe d’étudiants déplacés

By La Vie
Laurence Desjoyaux 

« Le mot miracle n’est pas de trop », s’exclame Mgr Yousif Thomas Mirkis, archevêque chaldéen de Kirkouk, une grande ville pétrolière située au nord de l’Irak. Fin octobre 2016, alors que les cours vont bientôt reprendre à l’université, 71 jeunes filles viennent installer leurs affaires dans les maisons mises à leur disposition par le diocèse qui les nourrit et les loge gratuitement. Leurs familles ont été chassées en 2014 par Daech des régions d’Anbar, de Sinjar, de Mossoul ou de la plaine de Ninive et elles ont été rattachées, comme des centaines d’autres étudiants, à l’université de Kirkouk, la seule du Kurdistan irakien où les cours sont donnés en arabe et non en kurde.
Mais dans la nuit du 20 au 21 octobre, une centaine de djihadistes armés jusqu’au dents investissent les rues de la ville. Ils visent notamment le siège du gouverneur de la province, autour duquel vivent beaucoup de chrétiens. S’y trouvent l’évêché chaldéen, un couvent de dominicaines et les maisons de nombreux fidèles. « C’est pour ça que nous avons loué des maisons pour les étudiantes ici, raconte Mgr Yousif Thomas Mirkis. Nous avons pensé que la proximité avec les soeurs pourrait les rassurer... »
Un groupe de djihadistes ouvre le feu sur le mur en hauts parpaings qui ceint le gouvernorat. Ils tuent les soldats en factions à l’extérieur mais reçoivent bientôt en réponse un tir nourri. Ils se replient dans la rue attenante, celle des sœurs et des maisons des étudiantes où se trouvent les 71 nouvelles arrivées...

71 étudiantes dans la tourmente de Daech

Aux premières détonations, tout le quartier se réveille. Au début, on croit à une voiture piégée. Ce ne serait pas la première fois. Mais les rafales de balles qui se succèdent terrorisent bientôt les habitants qui se terrent chez eux. Dans l’un des foyers d’étudiantes où vivent sept jeunes femmes, à 4 heures du matin, c’est la panique. Elles se réfugient dans le couloir, le plus loin possible des fenêtres. 
Quelques heures plus tard, la tension monte. Elles entendent des cris dans la maison attenante, en construction. Elles hésitent un instant puis se réfugient dans l’une des chambres, sous les lits, en se cachant avec des couvertures. Des hommes de Daech entrent dans leur foyer. « Ils sont entrés dans la cuisine, juste à côté de notre chambre, raconte Christina, l’une des étudiantes (le prénom a été changé, ndlr). Nous ne pouvions rien voir, pendant toutes ces heures nous avons essayé de comprendre ce qui se passait juste en écoutant. » Les hommes qui sont trois ou quatre, parlent de leurs plans pour la suite, se servent dans le frigo.
Abu Douraid, l’homme qui s’occupe de tous les étudiants accueillis par le diocèse de Kirkouk, comprend très vite que les jeunes filles sont en danger. Il appelle la police de la ville pour les sortir de là mais il se fait éconduire. Plusieurs quartiers de la ville sont à feu et à sang. Les snipers de Daech font plusieurs victimes. Des étudiantes dans trois maisons ne sont pas la priorité. Il décide de se rendre alors lui-même sur les lieux. Sa femme et son fils échouent à l’en empêcher. « S’il était arrivé quoi que ce soit à ces femmes, je ne me le serait jamais pardonné », confie-t-il.
Avec neuf soldats qu’il a réussi à convaincre de la gravité de la situation, il se rend dans les deux premières maisons d’étudiantes et les aident à sortir difficilement.
Dans le foyer des sept jeunes femmes cachées sous les lits, l’angoisse est monté d’un cran. Les quatre terroristes, dont un blessé, sont entrés dans la chambre où sont cachées les étudiantes. Ils s’asseyent sur les lits. « J’ai eu la peur de ma vie, raconte ChristinaEt en même temps, j’avais une sorte de certitude que la Vierge Marie allait nous sortir de là. Je n’ai pas arrêté de prier pendant tout ce temps. » Au bout de quelques heures, le silence se fait. Les jeunes filles épuisées, cherchent un moyen de sortir. 
En contact par SMS avec Abu Douraid, elles décident de prendre le risque d’aller jusqu’à la porte du couloir et de traverser le jardin. De l’autre côté du mur, les attendent neuf militaires des forces spéciales de Kirkouk. L’un des djihadistes se fait exploser dans la maison. Quelques jours après l’attaque, Abu Douraid nous montre la pièce en question qui témoigne de la violence de l’explosion.

Tous les étudiants sont revenus

Le 22 décembre, les traces de l’attaque sont effacées. Quelques 300 étudiants sont réunis à l’évêché chaldéen de Kirkouk pour une grande fête. Après les discours, les danses s’enchaînent. Sur la photo de groupe les jeunes brandissent des pancartes remerciant l’évêque, Mgr Mirkis, de les accueillir. Alors que la mésaventure des sept jeunes filles aurait pu arrêter le projet, tous les étudiants sont revenus dans la ville – même les étudiantes cachées sous les lits - pour la rentrée universitaire, parfois contre l’avis de leurs parents. « Cette année, le diocèse accueille 668 élèves. Parmi eux, 212 sont yézidis, 22 musulmans chiites et sunnites et une mandéenne (les mandéens sont des disciples de Saint Jean-Baptiste, ndlr), se félicite l’évêque. Depuis deux ans et demi, leur nombre ne cesse d’augmenter. »
À l’été 2014, lorsque l’offensive de Daech sur l’Irak entraîne la fuite de centaines de milliers de personnes des régions de Mossoul, de la plaine de Ninive ou encore de la province d’Anbar, plus au sud, Mgr Mirkis, dont la ville n’est pas prise par les djihadistes, se soucie immédiatement du sort des étudiants déplacés. Comment leur permettre de reprendre leur cursus alors que leur université est désormais tenue par l’organisation Etat islamique, comment aider les familles à financer ces études ? Comment motiver ces jeunes déplacés ? Il décide alors d’accueillir gratuitement tout ceux qui le souhaitent dans son diocèse et de les regrouper en internat. Un accord est négocié avec l’université pour que les étudiants obtiennent des équivalences et puissent reprendre leurs études où ils les ont abandonnées.
La première année, une petite centaine d’élèves, majoritairement des chrétiens de la plaine de Ninive, rejoignent le projet. La deuxième année, ils sont plus de 400 de toutes confessions. À la troisième rentrée universitaire, ils sont près de 700... « À Bagdad, où j’ai été prêtre pendant de nombreuses années, j’avais déjà ouvert des cours du soir où sont venus jusqu’à 1000 personnes par semaine, rappelle Mgr Mirkis. Mais là, c’est autre chose ! Il faut les nourrir et les loger 7 jours sur 7 ! » L’évêque tape alors à toutes les portes pour collecter les fonds nécessaires au financement des étudiants. En 2016, l’Église catholique française a lancé une vaste campagne de Carême pour soutenir ce projet. Une conférence d’information et de soutien en présence de Mgr Yousif Thomas Mirkis a lieu mardi 17 janvier, à l’église Saint Léon, à Paris.
Portés par l’enthousiasme de l’évêque qui ne leur demande rien « sauf de réussir ! », les étudiants ont tous passé haut la main leurs examens, à une exception près. « Après leur diplôme, quelques-uns sont partis à l’étranger, mais la plupart choisissent de rester, parfois même alors que toute la famille a émigré, souligne Mgr Mirkis. Je les laisse libres, tout ce que je fais pour eux est gratuit. Ce que je souhaite c’est qu’ils comprennent que l’important est de donner à leur tour, d’aider les autres. » 
Dans un pays divisé par les conflits confessionnels, la réussite de ces étudiants est déjà, en soi, une promesse d’avenir. 

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